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Le sport au féminin

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    • 2012-06-16 00:00:00
    • LE NON-COMBAT D'ALBUQUERQUE
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    • Le piège s’est refermé sur Anne-Sophie Mathis. Elle a perdu aux points devant Holly Holm (99-91) un combat que son adversaire a fui tout le temps, grâce à la passivité de l’arbitre (1 seul avertissement), avant de le gagner grâce à l’unanimité douteuse des juges. La championne lorraine impeccable d’engagement et de fair-play sort grandie de ce rendez-vous de dupes. Ambiance et compte-rendu d’après-match par notre envoyé spécial. Lorsqu'elle reviendra sur cette étrange soirée au Route 66 Casino Hotel, qui l'a vu perdre aux points (99-91) contre la championne locale Holly Holm, Anne-Sophie Mathis se demandera sans doute encore longtemps ce qu'elle est venue faire dans cette galère. Une revanche attendue de longue date, depuis que la lorraine avait ravi les titres IBA et WBF en poids moyens à sa rivale américaine le 2 décembre 2011... et un scénario écrit d'avance. Holly Holm se devait de gagner, par tous les moyens, même les moins honorables. Le bilan de cette étrange rencontre en 10 rounds, qualifiée de « Reckoning (jour du jugement dernier) » par le promoteur Lenny Fresquez, à grands de panneaux publicitaires en bord d'autoroute ? «Un non-combat», tranche René Cordier, l'entraîneur et mentor d'Anne-So, les dents serrées. L'Américaine, mise K.O. Il y a six mois devant son public, devait à tout prix éviter les crochets droits ravageurs de la Française, et devait pour cela la contourner, l'éviter, la faire courir. A l'arrivée, c'est Holm, la « fille du prêcheur », qui a beaucoup couru. Un peu trop même, aux dires des amateurs, frustrés de n'avoir pas vu de véritable match de boxe. Déception «Une parodie de combat, face à une fille qui courait comme un lapin et ne voulait simplement pas accepter le combat», grimace René Cordier, en marge d'une conférence de presse tout aussi étrange que le reste de cette soirée dans le désert du Nouveau-Mexique et au cours de laquelle les propos de l'entraîneur français ne furent tout simplement pas traduits par une traductrice d'un âge canonique surgie d'un chapeau. Visiblement, il s'agissait de ne pas fâcher le mogul local, Lenny Fresquez, faiseur de rois et reines de la boxe au Nouveau-Mexique, richissime homme d'affaires dans la restauration et le show-business … sans surprise, un sale type plus porté sur les fins que les moyens. Anne-Sophie, qui sirote un coca-cola dans un pub irlandais bondé à l'intérieur du casino, préfère ostensiblement rester en retrait, face au courroux de « René ». La déception est visible sur son visage, où il serait difficile de déceler la moindre rougeur, la moindre ecchymose. «Elle ne frappait pas fort», consent-elle à dire, avant de réserver ses commentaires, par respect pour son adversaire d'un jour. Même pas fatiguée, «Anne-So». Simplement frustrée de n'avoir pas trouvé la clé, de n'avoir pu envoyer des uppercuts bien sentis à l'Américaine lorsque celle-ci cherchait à s'agripper. De n'avoir pas fait ce pas en arrière pour garder une allonge suffisante. Refaire l'histoire ne sert plus à rien. «J'ai perdu, aux points, c'est comme ça, c'est le sport», élude-t-elle, avec ce « sportsmanship » (fairplay) que les Américains admirent chez elle, lorsqu'on s'avise de lui dire qu'elle n'a pas perdu ce soir. Déni Holm, elle, a trébuché, dans le 6e round, saigné abondamment du nez dans le 9e, rarement placé des frappes puissantes. Le combat a en outre laissé quelques belles marques sur son beau minois. Mais la tactique anti-Mathis mise en place a marché : « La Fille du prêcheur » a toujours réussi à se maintenir à distance de sécurité de la championne en titre, jouant de sa vivacité pour parer les crochets... et d'un jeu de jambes déconcertant, confinant parfois aux tours de terrain de sprinter survitaminé. Dix rounds durant, Holly Holm a donc collé à la feuille de route préétablie, si peu reluisante qu'elle soit : frapper, foncer tête en avant, s'agripper à « Anne-So », avant que l'arbitre ne se décide à séparer les deux combattantes. Une fois, dix fois, cent fois. Et un seul avertissement en tout et pour tout, au 6e round. Le même combat, en France, aurait probablement couronné Anne-Sophie Mathis, à défaut de se conclure sur un K.O. technique. L'arbitre, lui, avait annoncé la couleur avant le gong, en avertissant les deux entraîneurs qu'il «ne sanctionnerait pas les accrochages». «Ma femme ne m'a pas serré autant pendant notre lune de miel, ironise Austin Killeen, ex-boxeur pro et chroniqueur pour le site Billy C Boxing, à Albuquerque. Tout ce combat est une honte de A à Z. D'abord, la foule qui siffle Anne-Sophie Mathis à son arrivée sur le ring, puis idem avec l'hymne national de la France. En 33 ans de boxe, je n'avais jamais vu ça». Lors de la conférence de presse, Holly Holm feinte, évite, contourne les questions qui fâchent remerciant « ceux qui l'ont soutenu depuis le premier jour», en particulier ceux «qui étaient là pour le premier match avec Mathis et sont revenus ce soir pour assister à la revanche ». Sur la tactique mise en place, elle rappelle qu'elle était restée trop près d'Anne-Sophie Mathis la première fois et avait été contrée, encaissant une volée de coups droits qui devaient la mettre à terre au 7e round. «Cette fois, explique Holm,je jouais pour gagner. Je me fiche de savoir si ce fut un beau combat ou pas. Je voulais juste la victoire ». Contrat rempli, et au diable la manière. Discutable Beaucoup plus discutables en revanche, les circonstances et divers incidents survenus en marge de la rencontre ont suscité de sérieuses réserves dans le camp français, et parmi les représentants de fédérations présents à Albuquerque pour le match. Au point qu'une procédure pourrait être engagée à l'encontre de la société en charge de l'organisation, Fresquez Productions, où émarge également Holly Holm, couvée par le promoteur éponyme depuis sa tendre adolescence. Première anomalie, le ring est passé de 5,7 à 7,3 m de côtés, une différence énorme, difficilement justifiable, bien qu'aisément compréhensible au regard de la tactique de coureur de fond adoptée par le clan Holm. Avec 53 m2 de superficie, contre 29 en décembre, cela devenait forcément plus difficile pour la « French knockout girl » de coincer sa rivale. Encore eût-il fallu annoncer la couleur à l'avance. «Nous l'avons découvert à notre arrivée au casino hier (jeudi) soir, précise René Cordier. Ils ne nous avaient rien dit avant». Et puis il y a le contrôle antidopage, qualifié de «blague» par l'entraîneur français, habitué à un peu plus de rigueur dans l'hexagone. L'attitude de l'arbitre, comme on l'a dit. Sans parler de la débauche d 'énergie verbale d'Holly Holm durant le match. «A chaque fois qu'elle touchait, voire frôlait Anne-So, précise Gilles DesNous, supporter français résident à Albuquerque, elle criait « catch !» même quand il n'y avait rien. C'est une vieille technique pour influencer les juges ». Et qui semble avoir marché au-delà de toute espérance. Le résultat comptable du match pose également problème, malgré les dénégations d' « Anne-So », qui reconnaît avoir reçu pas mal de coups, même franchement inoffensifs. «99-91, c'est inacceptable, je vous le concède, corrige Jorge Hernández, journaliste sportif pour le site de boxe southwestfight.com. Un 96-94 aurait plus été exact. Maintenant, Holly Holm a fait un bon combat tactique, elle a évité le coup droit puissant d'Anne-Sophie Mathis». Dérives L'entraîneur de Holm, Mike Winkeljohn, laisse éclater sa colère en conférence de presse, lorsqu'on lui parle de «non-combat ». «Quoi que vous disiez, ce soir, il y a eu un combat de boxe sur un ring, entre deux combattantes. Et la boxe, c'est comme la guerre, à un moment, il faut être plus malin que l'ennemi. C'est exactement que Holly a fait ce soir et c'est pour ça qu'elle est à mon avis la meilleure boxeuse du monde». Des relents de French-bashing traînent encore dans l'air, depuis ses propos virulents en décembre contre les « Français capitulards », vieille antienne remontant à la 1939-45 outre-Atlantique. «Regardez, pendant la (première) guerre (mondiale), ajoute Winkeljohn, un rictus suffisant à la commissure des lèvres,les Français ont perdu des centaines de milliers d'hommes en se lançant bêtement et frontalement à l'assaut des tranchées allemandes. C'est comme ça depuis les origines du monde. Il y a eu les gourdins, les arbalètes, les fusils, les canons et puis maintenant il y a les drones. Il faut toucher l'ennemi sans être touché en retour». Heureusement, Anne-So et son entraîneur n'ont pas compris immédiatement la portée des propos du primate, qui a dû obtenir son diplôme d'histoire du monde dans une pochette surprise. Dans l'assistance, en revanche, des journalistes et d'ex-boxeurs pro comme Killeen secouent tristement la tête, visiblement très mal à l'aise devant tant de stupidité et d'aplomb. «Vous devez comprendre qu'ici au Nouveau-Mexique, Fresquez fait la pluie et le beau temps, croit bon d'ajouter Austin Killeen, qui ne digère visiblement pas la tournure des évènements ni l'arrogance des représentants du « Fresquez Circus ». Lenny Fresquez n'avait sans doute pas prévu de voir sa championne perdre la première fois. Il fallait donc tout verrouiller pour la seconde». Des journalistes finissent par demander au promoteur s'il consentirait une belle … en France. «Les Français n'en auraient pas les moyen», claque-t-il plein de suffisance, tandis que la traductrice se garde bien à nouveau de traduire à René et sa protégée. Sans doute parce qu'elle se trouve directement à mi-chemin entre les deux hommes et pourrait bien prendre une balle perdue. Mais Fresquez n'en a pas fini. A l'attention des journalistes américains, il tient à finir sa démonstration. «Vous en connaissez beaucoup des boxeuses capables de remplir une salle comme ça ? La vérité est qu'il n'y en pas d'autre dans le monde à l'heure actuelle». 2 800 places … on croit rêver. Un journaliste demande alors à Anne-Sophie Mathis si elle déjà boxé devant plus de monde. «20 000 personnes, à Bercy », rétorque-t-elle, tout à trac, sans une once de suffisance, l'humilité rivée au corps. Réponse non traduite, forcément. Pour en apprendre plus, les journalistes locaux finissent par demander quelques explications supplémentaires à René Cordier, qui mangerait son chapeau… s'il en avait un. L'entraîneur de Dombasle se fait fort de leur expliquer que «là, dehors », Holly Holm ne durerait pas 5 minutes. Alors que forcément, quand on ne sort pas de chez soi. Murmures d'approbation et fin de la séance pédagogique pour plumitifs ignorants. Demain La salle s'est vidée. Fresquez s'est éclipsé, sa petite caissette pleine d'espèces sonnantes et trébuchantes sous le bras. Holly Holm, elle, est toujours là. Visiblement gênée aux entournures, comme si elle sentait que sa victoire aura du mal à se vendre hors des frontières de l'Etat du Nouveau-Mexique. Elle s'approche de son adversaire d'un jour, humble, cherchant un traducteur pour les mots qu'elle a du mal à formuler, même dans la langue de Shakespeare. Probablement pas très à l'aise avec les pensées de son propre coach. «Dites à Anne-Sophie qu'il n'y a personne, aucune boxeuse, que je respecte plus au monde qu'elle, finit-elle par lâcher, des trémolos dans la voix. J'espère que tu vas continuer à boxer, parce que tu es une bagarreuse sensationnelle». Au tour d'« Anne-So », qui souhaite à Holly Holm de «continuer à affronter les meilleures, parce que c'est pour ça que je suis venu te rencontrer ici». La Française et l'Américaine visent désormais le même objectif, se rendre en Norvège pour combattre Cecilia Braekhus, une autre championne du monde en titre en catégorie poids moyens. Ce ne sera pas facile car les enchères semblent vouées à monter, maintenant que la Française et l'Américaine n'ont pas réussi à se départager sur deux matchs, malgré les certitudes des uns et des autres. Un vrai K.O. pour l'une en décembre, et puis une défaite aux points entachée de nombreuses irrégularités pour l'autre ce soir. Braekhus aurait toutes les raisons de faire la fine bouche et laisser marner ses rivales meurtries. On est loin des péroraisons de Winkeljohn et de Fresquez, lui aussi convaincu que «Holm a prouvé ce soir au reste du monde qu'elle était la meilleure boxeuse du monde». Au monde entier, vraiment ? Sans même passer les frontières du Nouveau-Mexique, il y a de quoi s'interroger. Dans les travées du Casino Hotel, des inconnus se pressent autour d'Anne-So pour lui demander des autographes. Certains enhardis se risquent à lui dire ce qu'ils ont sur le cœur : «c'est toujours toi la championne, car tu n'as pas perdu ce soir, lui marmonne un badaud, accompagnant ses paroles d'une accolade. Si elle voulait sa couronne, Holly aurait dû venir la chercher, et elle ne l'a pas fait». Au pub jouxtant bandits manchots et tables de black-jack, c'est une ovation qui l'accueille. Des spectateurs d'un soir, restés interdits par cette drôle de rencontre et franchement admiratifs face à la Française et son remarquable fair-play, malgré la frustration qu'elle peine à dissimuler, se pressent pour lui demander toujours plus d'autographes, poser avec elle, comme s'ils se trouvaient avec le vrai vainqueur de la soirée. «We love you, Anne-Sophie !» La Française répond poliment, avec un sourire. Elle est déjà un peu ailleurs. Un avion l'attend dès 8h ce samedi matin pour retrouver ce qu'elle a de plus cher au monde. Sa famille en France, ses amis de Dombasle, et puis … «de vrais combats de boxe, contre les meilleures», avant de raccrocher un jour ou l'autre les gants. Loin d'Albuquerque, Nouveau-Mexique, et de ses vilaines combines. M.P.

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De notre envoyé spécial à Albuquerque Maurin Picard (texte et photo)

Le piège s’est refermé sur Anne-Sophie Mathis. Elle a perdu aux points devant Holly Holm (99-91) un combat que son adversaire a fui tout le temps, grâce à la passivité de l’arbitre (1 seul avertissement), avant de le gagner grâce à l’unanimité douteuse des juges. La championne lorraine impeccable d’engagement et de fair-play sort grandie de ce rendez-vous de dupes. Ambiance et compte-rendu d’après-match par notre envoyé spécial.

Lorsqu'elle reviendra sur cette étrange soirée au Route 66 Casino Hotel, qui l'a vu perdre aux points (99-91) contre la championne locale Holly Holm, Anne-Sophie Mathis se demandera sans doute encore longtemps ce qu'elle est venue faire dans cette galère.
Une revanche attendue de longue date, depuis que la lorraine avait ravi les titres IBA et WBF en poids moyens à sa (...)

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